Qu'est-ce que la dépendance affective ?

Un manque jamais comblé

L'attachement que nous pouvons avoir pour une personne est naturel. C'est l'expression d'un sentiment d'affection, de sympathie, d'intérêt que nous lui portons. L'attachement est d'ailleurs nécessaire dans le cadre de l'évolution psychologique d'un enfant. À l'âge adulte, l'attachement peut se définir comme un lien affectif et il n'y a rien d'anormal à vouloir aimer et être aimé. Il ne pose difficulté que lorsqu'il prend une place telle qu'il est réclamé souvent, trop souvent et en vient à créer une relation de dépendance source de souffrance. C'est à ce moment-là que l'on va parler de dépendance affective, quand l'estime que nous nous portons se trouve entièrement conditionnée par le regard qui est porté sur nous.

Entièrement conditionnée, cela signifie que notre bonheur ou notre malheur sont, dans notre esprit, subordonnés à l'intérêt qu'autrui nous porte, et peut-être davantage encore à la manière dont nous interprétons l'intérêt qu'il nous porte avec à la clé une double insatisfactions :

  • nous avons l'impression qu'il ne nous porte pas suffisamment d'intérêt et, quoi qu'il fasse ou dise, nous ressentions toujours un manque. Nous le positionnons finalement en échec constant, puisque rien ne sous suffit et que le manque n'est jamais comblé ;
  • nous supposons qu'il nous faut faire encore plus, toujours plus pour éveiller l'intérêt d'autrui. Nous le croyons distant et donc nous nous épuisons à vouloir susciter son intérêt. Nous nous positionnons aussi en échec, puisque, malgré nos efforts, nous croyons que l'autre ne s'intéresse jamais suffisamment à nous. 

Double insatisfaction qui se transforme en double sensation d'échec. Cela pourrait donner le discours suivant : «Ce que tu me donnes ne suffit jamais, puisque mon manque n'est pas jamais comblé ; et ce que je te donne ne suffit jamais, puisque tu ne me donnes pas tout ce dont j'ai besoin. Et ainsi de suite». C'est bien ce que l'on appelle un cercle vicieux : l'insatisfaction nourrit et amplifie la cause qui lui donne naissance (l'impossibilité de combler le manque), ou même, la cause est aussi conséquence de cette insatisfaction. C'est vraiment un système dysfonctionnel.

Vue sous cet angle, la relation ne paraît guère épanouissante, et d'ailleurs ne peut pas l'être : une demande permanente qui n'est jamais comblée, car elle ne peut pas l'être. Même si, pour un tiers qui observerait la relation, tout cela paraît irrationnel, il n'en demeure pas moins que pour une personne dépendante affective, c'est vécu comme une réalité. Qui fait souffrir de surcroît ! Et de part et d'autre, car celui à qui tout est demandé a l'impression de s'épuiser en pure perte. Irrationnel sans doute, mais bien réel.

Nous pourrions alors supposer que cette relation dysfonctionnelle est due à «pas de chance» car on est tombé sur le mauvais partenaire. Il «suffirait» donc de rompre la relation et d'en débuter une avec quelqu'un d'autre. Or - et c'est bien le drame - cela ne change rien ! Même en changeant de partenaire, on retrouve le même type de scénario.

Peurs et malheurs

Dire qu'il suffit de rompre la relation, c'est bien souvent une vue de l'esprit, une illusion et parfois une souffrance. En effet, il est rarement facile de mettre un terme à une relation, et ici encore moins pour deux raisons : d'abord, même si certains considèrent qu'un tel besoin n'est pas de l'amour, il n'en demeure pas moins que ce que l'on ressent pour son partenaire s'apparente et se confond avec le sentiment amoureux. Comment quitter une personne que l'on aime ou que l'on croit aimer ? Dès lors que l'on ressent cette souffrance ou tout simplement qu'on l'envisage, on se moque de la définition formelle qui peut être donnée de l'amour, car ce que l'on vit et ressent, ce n'est alors pas avec son cerveau ou son intellect, mais avec son corps, ses sens et, pourrait-on dire, avec ses tripes. 

Par ailleurs, même s'il peut arriver que ce soit moins conscient, la peur de la solitude s'exprime, renversant un proverbe célèbre qui devient alors : « Mieux vaut être mal accompagné que seul.» En effet, lorsque l'on vit avec l'angoisse de perdre l'être aimé ou de ne pas être aimé par cette personne, la peur dominante est d'être renvoyé à cette solitude angoissante. C'est un peu comme si on disait : «Ok, c'est loin d'être la relation idéale, mais, au moins, je ne suis pas seul», «Ce n'est pas le/la partenaire dont j'ai rêvé, mais, au moins, je ne suis pas renvoyé à ma solitude». La peur de la solitude est bien sûr liée à l'angoisse de l'abandon, à laquelle s'ajoute le sentiment de courir un danger ou de risquer d'y être confronté sans que personne ne soit là pour intervenir et nous secourir. C'est pour cela que «mieux vaut être mal accompagné que seul».

Enfin un dépendant affectif est régulièrement malheureux dans sa vie sentimentale, car les échecs amoureux su succèdent sans qu'il ne comprenne pourquoi, sans qu'il ne prenne conscience que ce sont toujours les mêmes affectifs et relationnels qui se répètent. Il est aussi régulièrement malheureux, parce que ses peurs sont présentes en permanence. En conséquence, jamais ou presque jamais il ne vit un instant en plénitude. Si cela lui arrive en étant lové et abandonné dans des bras aimants, c'est un bonheur fugace car les peurs reprennent vite le pouvoir. Et pour couronner le tout, son comportement fait qu'il fait bien souvent l'expérience de relations toxiques. Là où les choses peuvent être vraiment sournoises, c'est qu'une personne peut tout à fait souffrir de dépendance affective sans le savoir, et cela peut durer des années, ce qui fait qu'elle ressent toujours au fond d'elle-même ce vide affectif et qu'il lui est très difficile de trouver un épanouissement dans ses relations. Mais elle ne sait pas pourquoi ; elle n'arrive pas à mettre un mot, une explication sur cet état.

Le regard des autres

Nous voyons donc que, dans le cadre de la dépendance affective, l'estime de soi de la personne qui en souffre dépend en partie de facteurs extérieurs et surtout de la façon dont elle les perçoit. L'estime de soi est un jugement que l'on porte sur soi-même : qu'est-ce que je pense de moi ? Qu'est-ce que je vaux ? Comment j'évalue ma propre valeur (si je m'en reconnais une) ? La personne en dépendance affective n'a pas une estime de soi très élevée, c'est le moins que l'on puisse dire. Même si, pour un tiers, elle a de la valeur, elle-même ne s'en reconnaît pas ou très peu. Une personne avec une estime de soi basse va chercher auprès des autres une manière de combler son besoin de valorisation.

Il y a de nombreux cas où l'on va aller chercher au-dehors ce qui peut conforter le manque du dedans. Il peut s'agir, par exemple, d'une situation sociale, d'un travail spécifique, d'un positionnement dans une hiérarchie, d'une possession de biens matériels. En gros, le discours interne est : «Je m'estime à hauteur de ce que je peux afficher et que le monde extérieur considère comme bien». La personne fait donc une corrélation absolue entre sa propre valeur et la valeur reconnue par la société de ce qu'elle peut afficher. «J'ai de la valeur, parce que je suis chef de telle unité ou parce que j'ai un vêtement de telle marque ou une voiture de telle puissance». C'est très superficiel, et même factice : on croit remplir son propre vide par ce qui va être considéré, par l'extérieur et à un moment donné, comme ayant une valeur quelconque. On s'en remet donc à l'avis de personne que l'on ne connaît pas pour s'imaginer avoir une certaine valeur.

Si cette personne est une dépendante affective, elle va aussi être dépendante du regard d'autrui, mais sur un mode un peu différent qui est celui de la sollicitation, voire de la sursollicitation de marques d'intérêt, d'affection, d'attention. À l'intérieur d'un couple, cette demande exacerbée rend la relation difficile avec le risque, à terme, qu'elle ne devienne conflictuelle. Le «Dis, tu m'aimes ?» est demandé sous de multiples formes et quasiment en permanence. À un moment donné, forcément, ça lasse. Dans le cadre de la vie sociale ou professionnelle, les relations sont mises à mal et peuvent aussi donner lieu à un rejet ou à des conflits. La vie relationnelle d'un dépendant affectif ressemble à un mouvement ondulatoire : alternance de hauts et de bas, de joies et de souffrances, d'espoir et d'abattement. Des moments où il arrive à croire que tout est bien, que la relation peut combler ses besoins et où il se réjouit, mais… ça ne dure pas. Cela n'existe qu'un cours instant avant que ne survienne une nouvelle crise où le besoin de valorisation par autrui reprend le dessus, ou que le besoin de se voir manifester de l'intérêt n'efface tout le reste.  

Extrait de l'ouvrage "S'affranchir de la dépendance affective" de Xavier Cornette de Sains Cyr